Résultats du concours littéraire « à mots contés » 2018

Résultats du concours littéraire « à mots contés » 2018

Résultats du concours littéraire « à mots contés »

Concours Littéraire UFE Pérou
Les membres du Jury : Caroline Duchêne, Professeure de littérature ; Sophie Canal, Professeure de philosophie et auteure ; Sylvain Pradeilles, directeur académique de l’Alliance française ; Fernando Carvallo, historien journaliste et Jorge Bruce, psychanalyste.
Après maintes lectures et délibérations, voici la liste des gagnantes et leurs textes :
 

Brenda Joanna ARANGURÍ SÁNCHEZ dans la catégorie non natif – nouvelle

Une personne simple
 
Je suis une personne simple. Les gens ont tendance à sous-estimer les choses simples.
Ils ont un goût inexplicable pour le complexe. Ils veulent construire des bâtiments très hauts, mais ils ne regardent pas la cime des arbres ni les nuages. Je me promène près du parc, je vois que c’est fermé, aucun enfant ne peut entrer pour jouer ou voir les poissons dans le lac. Il est probable que les gens aux goûts complexes croient qu’un parc n’est plus nécessaire, que les parcs ne sont plus à la mode, qu’ils sont très communs. Les adultes n’ont pas besoin de parcs, ils vivent dans une jungle de béton. Les enfants doivent apprendre à valoriser les choses complexes et ne peuvent pas perdre leur temps, ils devraient étudier le plus tôt possible, même si cela signifie cesser d’être un enfant.
 
Je passe par un magasin d’antiquités où le propriétaire dispose d’une grande collection d’horloges et de miroirs. Je m’arrête et vois l’une des horloges, elle s’est arrêtée aussi. Les secondes n’existent plus, les minutes n’existent plus, les heures n’existent plus. J’ai peur de vieillir. Je n’ai pas peur des rides sur mon visage, je panique juste pour ce que les gens attendent de moi. Je vis dans un endroit où nous devons faire des longues études et collecter des diplômes pour devenir une personne importante et reconnue. Souvent, j’entends dire qu’il y a plus d’enfants et de jeunes que de personnes âgées. Je pense que, en vérité, il y a plus d’adultes avec des corps d’enfants et d’adolescents. On ne peut plus profiter d’une journée de jeu avec ses amis, il faut prendre autant de sujets pour dire qu’on sait tout, même si on ne comprend pas ce qu’on sait.
 
L’humanité a engagé une course contre le temps et faisons beaucoup de choses à la fois. Le temps est notre plus grand rival parce qu’il décide quand quelque chose n’est plus utile et cela nous effraie. Nous avons peur d’être jugés, nous aimons être ceux qui jugent les autres, nous aimons être ceux qui ont le dernier mot, nous aimons décider du sort des choses, nous aimons l’ordre, nous aimons le pouvoir. Les secondes n’existent pas, ni les minutes, ni les heures ni l’argent. Il n’y a que le temps et la vie.
 
La société me demande d’être une machine à produire. Je dois travailler jusqu’au moment où j’arrête de produire autant qu’une personne de trente ans. Je dois me maquiller car, en tant que femme, c’est ce que l’on attend de moi. Je dois être mince, toujours, parce que je dois ressembler à toutes les femmes dans les médias. Les hommes doivent être forts et puissants. Ces concepts ne me semblent pas simples, ils me semblent stupides.
 
Les mensonges sont aussi complexes, tout comme les guerres, les conflits entre les gens, peu importe la raison. Les gens ont oublié qu’ils étaient des êtres simples, les émotions sont des choses complexes qui sont difficiles à comprendre pour les autres, mais elles sont si naturelles que nous pouvons rire facilement ou ressentir la peur sans besoin d’assister à une conférence sur les sentiments.
 
Je suis arrivé à une boulangerie, le ciel s’assombrit et j’espère que bientôt le pain sortira des fours. La nourriture doit aussi être complexe, très élaborée. On ne peut pas s’asseoir à la table pour fêter un anniversaire, il faut aller au restaurant et commander des plats très élaborés, quelque chose qui sonne un peu étrange, difficile à prononcer parce que ça veut dire quelque chose de sophistiqué. C’est mieux quand quelqu’un d’autre le fait parce que les activités simples, comme la cuisine, ne sont pas dignes d’admiration, notre temps est précieux et nous sommes venus pour le toast, les rires qui se font entendre partout et les serviettes sur les jambes.
 
La boulangerie est ouverte, j’y vais et j’achète une baguette à emporter chez moi. Je ne déteste pas les restaurants, ni les lieux publics, le problème c’est qu’il n’y a plus de monde dans ces endroits, il y a des ombres et des masques. Je n’entends plus les conversations, seulement la musique et les sons des appareils intelligents. Quand je peux entendre des voix humaines, c’est habituellement pour transmettre des messages de haine. La haine est quelque chose que je ne comprends pas, je ne pense pas que je suis capable de haïr quelque chose avec assez de force pour blesser. Je pense que la seule chose que je déteste c’est la pression sociale. Ce n’est pas une raison pour laquelle je devrais blesser quelqu’un. Au cours de ces vingt années de vie, j’ai été fâché à plusieurs reprises, mais je n’ai jamais détesté personne, je peux différer des autres, mais je ne peux pas détester les gens. Je peux me mettre en colère contre le comportement stupide de beaucoup de gens, mais ce n’est pas aussi personnel que de haïr.
 
Je suis rentré chez moi, j’ouvre la porte, je vais à la cuisine et je cherche un couteau pour couper un morceau de pain. J’allume la télé pour voir s’il y a de bonnes nouvelles. Les mêmes messages de haine, d’hypocrisie, de mensonges, de déforestation, la vie parfaite des célébrités. J’éteins la télévision. Je suis une personne simple et en colère qui mange un morceau de pain.
 

María de los Ángeles ESTRADA ENCINAS dans la catégorie non natif – essai

De la part du pain aux sociétés d’aujourd’hui
 
L’histoire du pain remonte loin dans le passé. D’après les chercheurs, la civilisation égyptienne fabriquait déjà cet aliment. Mais, malgré son origine lointaine, le pain est un aliment très actuel. Les hommes ont continué à le consommer pendant des siècles… et le XXIe siècle n’est pas l’exception. En effet, il est présent au quotidien sur nos tables et y occupe une place de choix. On estime qu’au Pérou la consommation annuelle du pain par habitant est passée de 30 kilos en 2010 à 35 kilos en 2015. Tel un classique littéraire de la hauteur du Quichotte de Cervantès ou de L’avare de Molière, le pain a beau avoir été créé dans une autre époque, il nous parle encore aujourd’hui. À present, les gens continuent à profiter de la saveur incomparable d’un bon pain. Mais cette saveur n’est certainement pas le seul apport que le pain peut faire à une société de nos jours. Il apporte entre autres, des éléments de réflexion adressés spécifiquement aux gens du XXIe siècle. On les abordera ensuite.
 
Dans un premier lieu, le pain vient nous rappeler l’importance de recycler ou de réutiliser. Le pain que l’on achète est utilisé dans sa totalité. Les tranches de pain qui restent après le repas ou le petit déjeuner ne sont jamais jetées à la poubelle. Le pain que l’on a à la maison et que l’on ne vas pas consommer pour quelconque raison, sert parfois pour faire de la chapelure par exemple, ou pour faire la sauce de la papa a la huancaína ou de l’ají de gallina. Avec ce pain on peut préparer aussi un mets connu en France sous le nom de pain perdu. Quelquefois il va à la gamelle des poules, si l’on fait de l’élevage de ces animaux, et quelquefois on le met au compost. Dans tous les cas, on utilise chaque morceau de pain, rien n’est gaspillé. Connaissant les graves problèmes environnementaux de notre planète, il devient urgent d’agir en sa faveur. Le recyclage ou la réutilisation de nos biens est l’une des actions que l’on peut tous mettre en oeuvre pour la sauver.
 
Le sentiment de solitude et d’isolement malgré l’omniprésence des nouvelles technologies de la communication est un autre fléau des sociétés modernes. Par rapport à ce sujet, le pain suscite une réflexion. Généralement on ne mange pas du pain tout seul. Au contraire, lorsque l’on mange du pain, souvent on mange aussi un autre aliment comme du beurre, de la confiture, du fromage, etc. Les célèbres sandwichs ne sont que du pain accompagné d’autres aliments et parfois de sauces et de condiments. Quelques personnes ont l’habitude de saucer, c’est-à-dire, ils mangent du pain trempé dans le jus ou la sauce qui reste sur leurs assiettes quand ils ont fini leurs mets. D’autres préfèrent tremper le pain dans un café, par exemple. C’est clair, il faut lutter contre ce sentiment de solitude. Le progrès technologique permet que les gens d’aujourd’hui soient plus connectés entre eux que jamais auparavant. Mais peut-être ce qui ne va pas c’est la qualité de nos échanges. À chacun de voir ce qu’il pourrait travailler pour combattre le sentiment de solitude et d’isolement. On peut commencer par aller vers l’autre et faire des vraies rencontres, réapprendre à être ensemble.
 
Il y a encore un troisième sujet très actuel sur lequel le pain nous invite à réfléchir : le bonheur. Le pain c’est bon, on aime le manger et, à la base, les ingrédients pour sa fabrication sont simples et peu nombreux. De la farine, de l’eau et du sel peuvent suffire. Il n’y a pas besoin de choses extraordinaires donc pour faire notre bonheur. À présent on vit dans un monde assez complexe. Les gens arrivent à croire que la simplicité est synonyme de mauvais ou défectueux. Pourtant le pain nous montre que c’est faux. Les choses simples peuvent aussi nous rendre heureux. Les gens du XXI siècle cherchent le bonheur partout, mais à ce qu’il paraît il n’arrive jamais. Il est commun d’entendre dire : «quand je terminerai mes études je serai heureux» mais quand cette personne a enfin terminé ses études, elle dit : «quand j’aurai un bon travail je serai heureux». Puis «quand j’aurai une belle voiture…», «quand j’aurai une maison…», etc. Le bonheur est systématiquement repoussé pour plus tard et devient un but inaccessible, inachevable. Les gens d’aujourd’hui se condamnent ainsi à vivre malheureux car ils ont oublié que dans les petites choses simples de la vie on peut aussi trouver le bonheur.
 
Pour conclure, on peut affirmer que de nos jours le pain n’a pas perdu de son actualité, même s’il existe depuis la nuit des temps. Peu importe l’époque, on pourrait toujours parler du pain. C’est un classique de l’alimentation humaine. Mais on pourrait aussi faire parler au pain et le message qu’il aurait à transmettre serait adressé plutôt aux gens de ce siècle qu’aux gens de n’importe quelle autre époque. En définitive, le pain fait un appel aux gens du XXIe siècle pour les inviter à la réflexion sur des sujets qui caractérisent particulièrement notre époque, à savoir l’importance du recyclage et de la réutilisation, le sentiment de solitude et d’isolement et la recherche du bonheur. En d’autres termes, il nous envoie une sorte de subtils mais puissants rappels pratiques pour faire face à la réalité actuelle. Il serait intéressant de faire ce même exercice intellectuel sous forme d’essai et en utilisant la figure du pain, mais appliqué à d’autres publics cibles, par exemple les parents ou les adolescents.
 

Léa ZÉMOUR dans la catégorie étudiants du Lycée Franco-Péruvien

Francis aimait le pain
 
Le pain. Francis aimait le pain. Ne m’interprétez pas mal. Il n’aimait pas le pain comme certains “aiment” le chocolat, la glace, la pizza ou pleins d’autres choses. Francis aimait le pain, pour de vrai. C’était de l’amour. Une folie. Une belle folie. Plus que ça, le pain c’était sa raison de vivre. J’ignore ce qui pousse les personnes à se lever tous les jours : la routine de vivre ? La joie d’être toujours en vie ? L’obligation ? Pour Francis il n’y avait pas de doute, c’était le pain.
 
Neuf Français sur dix achètent du pain frais tous les matins selon une enquête réalisée par Europain. Europain, drôle de nom, j’aime bien.
 
Francis n’était pas aveugle aux beautés du monde. Ajoutez y une sorte de modestie. La modestie qui faisait qu’au lieu de penser à ses petits problèmes, il contemplait le pain. Pendant des heures. Ça lui arrivait de verser quelques larmes même.
 
Je ne possède malheureusement pas la grandeur d’âme de Francis, il m’arrive souvent, même très souvent, de manger du pain comme si de rien n’était. J’y étale de la confiture sur sa surface et puis l’avale. C’est bon, rien de plus. L’habitude gagne.
 
Francis mangeait autant de pain que les neuf dixième de la population française, soit tous les jours du pain et tous les jours cette même ivresse. Un esprit simple, simple mais compliqué à comprendre. Francis n’avait pas besoin de grande chose pour être heureux. Malgré les quelques petits problèmes que pouvaient connaître le monde actuel (petit rappel ? on ne sait jamais… guerres on ne sait même plus où, ni même pourquoi, on ne s’en soucie pas, famine, destruction compulsive de la planète, machisme flagrant partout et parfois si joliment “caché”, mise à l’écart et assassinat des homosexuels; génocide perpétuel contre les animaux et insectes, racisme, injustices, inégalités, bref, un presque rien).
 
Malgré cela Francis était heureux grâce à son pain. Être heureux… Ce n’est pas toujours facile. Et encore moins en s’aidant d’un simple morceau de farine cuit. Oh! Francis se facherait, réduire le pain à un morceau de farine cuit. Excuse-moi Francis, excuse-moi. Car je sais qu’il a raison, je sais que lui voit le monde d’une manière que je ne pourrais jamais pleinement saisir. Je sais que lui sait tirer la beauté de tout, même d’une tranche de pain, n’importe quel pain, le caractère insaisissable de tout le fascine. Et c’est grâce au pain qu’il a découvert cette ardeur frénétique : Francis était en harmonie avec l’Univers tout entier.
 
Ce qui l’avait d’abord séduit dans le pain c’était sa dualité. Une croûte et une mie. Deux mondes séparés par un rien.
 
L’harmonie de l’univers tout entier repose sur cette dualité. La matière qui nous semble si palpable, si réelle, constituée à 99% d’un vide total. Difficile à concevoir.
 
Le calme qui semble régner dans une chambre où tout le monde est profondément endormi, qui est en réalité un chaos de molécules, d’atomes, d’isotopes et que sais je d’autre, qui flotte dans la vacuité du monde. La vie, une grande contradiction. Une frénésie folle, des moments de clarté et puis une soudaine saveur amère, quelque chose ne va pas dans tout ça. À un moment ou à un autre survient un cri possédé par la haine quand deux personnes s’aiment. La vie qui nous démange et le néant qui nous appelle.
 
ll pensait souvent aux feuilles. Je ne sais pas bien pourquoi des feuilles et pas quelque chose d’autre. Mais c’était évident, là aussi il y avait une belle contradiction. Les feuilles si majestueusement légères croient pouvoir lutter contre l’inexpugnable gravitation. Elles résistent mais finissent par succomber. Cette chute libre, les feuilles, ont le pouvoir de la transformer en une dernière valse. Quelques bises sans pitié, quelques étés trop chauds, pour terminer ainsi, se desséchant par terre, mais prisonnières jusqu’au dernier souffle d’une frénésie infernale. La frénésie d’être toujours en vie.
 
Et la plus belle des dualités, celle du pain, qui lui avait ouvert les yeux sur toutes les dualités qu’il y avait. Autant, qu’une vie ne suffirait pas à les contempler toutes.
 
Le pain. Francis tous les jours coupait le pain. Et le pain, était toujours indifférent. On aurait pu imaginer que les pains pleurent, tentent d’échapper à leur misérable destin, mais on les mutile tous les jours et aucun pain ne se révolte. L’angoissante tranquillité du monde. Il réalisait la bizarrerie d’être vivant. Il était là, et il s’apprêtait à couper un pain qui ne pleurerait pas. Manger du pain comme un simple réflexe. C’était angoissant, c’était être vivant. Il frémissait, il tremblait nerveusement, il sentait le sang courir à l’intérieur de ses veines, il se sentit respirer, expirer, il le fit à nouveau plus lentement cette fois, il voulait sentir l’air remplir ses poumons,son être tout entier, il ne voulait laisser échapper aucune bouffée d’air, aucune particule de vie.
 
Il savait aussi que ce pain qui le fascinait tant serait pour toujours insaisissable. Jamais il ne se dévoilerait comme il était réellement. Le pain gagnait toujours, il le ferait pour toujours. Tout était ainsi. Francis a longtemps voulu saisir la réalité entière, la posséder, c’était maladif ou tout simplement humain : cette soif de posséder le monde, le démasquer, de le voir se tordre à nos pieds. Entre les mains de Francis, le mystère de tout l’univers. Il avait fini par accepter son impuissance. Ce n’était pas le monde qui se tordait devant lui, c’était lui qui s’agenouillait face au monde et à toutes ces beautés.
 
Un grand merci à tous les participants et membres du jury!

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